Quel conseil régional pour le Grand Est ?

De 22 à 13 régions : la réforme territoriale menée par François Hollande n’est pas passée inaperçue. « Moins de proximité, moins de démocratie » dénonce Roger-Gérard Shwartzenberg, ancien président du Parti radical de gauche. Un véritable « charcutage électoral » pour Marion Maréchal Le Pen. Mais qu’en est-il réellement ? Ce redécoupage du territoire, le gouvernement de François Hollande l’a avant tout pensé comme une diminution considérable des dépenses publiques, ainsi qu’une manière de mieux prendre en compte les besoins des citoyens. Il est donc aujourd’hui légitime de se demander si la fusion des régions Champagne-Ardenne, Alsace et Lorraine a abouti, ou non, à une assemblée représentative de ces trois entités. Enquête au cœur du Grand Est, afin de construire le Conseil Régional le plus représentatif de ce nouveau territoire.

Le Grand Est est né, le 1er janvier 2016, de la fusion des régions Alsace, Lorraine et Champagne-Ardenne. À la tête de ce nouveau territoire depuis décembre 2015 : Philippe Richert, candidat LR et président sortant du conseil régional d’Alsace. Il remporte 104 des 169 sièges du Grand Est. Le FN en obtient 46, suivi du PS avec 19 sièges. La répartition des élus, après la fusion des trois régions, a plutôt été réalisée « par affinité politique que par exactitude du territoire » selon Jacky Aliventi, conseiller général de Moselle. « Je vois que chez nous, en Moselle-Nord, nous sommes représentés, mais pas autant que je l’aurais souhaité. De plus, ce ne sont pas souvent des hommes de terrain qui siègent au conseil régional ».

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Pour David Suck, membre de l’UDI et conseiller régional de la région Grand Est, ces changements n’ont provoqué aucune économie et ont rendu moins efficaces les représentants. « On a gardé les trois structures, on demande aux conseillers de se déplacer à Strasbourg, on leur paye le repas du soir… Mis à part faire des kilomètres, et attendre que les ordres arrivent, on ne produit rien ». La direction de cette nouvelle région est devenue un véritable « casse-tête » pour le géographe Laurent Chalard. Le défi est à la fois politique, social et économique. Il faut rassembler des populations à l’histoire et aux cultures singulières de chaque région. Le tout en répondant aux demandes de départements riches comme le Haut-Rhin, sans oublier de prendre en compte les besoins de la Haute-Marne, l’un des départements les plus pauvres de France.

 

La Champagne-Ardenne dans l’ombre de la Lorraine et de l’Alsace

Ce rassemblement des régions ne convainc pas non plus David Suck, qui considère cette fusion comme un « pur produit politique, sans valeurs ni convictions ». Chef d’entreprise, il connaît les revendications de ses administrés, mais peine à comprendre l’ensemble de ce nouveau territoire. La cause de ces incertitudes ? Une réelle différence entre les départements et les régions, tant au niveau économique que social.

En se concentrant sur les différentes échelles de la région Grand Est, soit les anciennes régions (Alsace, Champagne-Ardenne, Lorraine) et les dix départements qui la composaient, les différences sont flagrantes. jacky-aliventi Le cas de la Champagne-Ardenne retient particulièrement l’attention. Placée dans l’ombre des deux autres régions du Grand Est, cette situation est due à son faible nombre d’habitants, et par conséquent de personnes actives (ndlr : pour l’INSEE, il s’agit de l’ensemble des personnes qui déclarent exercer ou chercher à exercer une activité professionnelle. Les chômeurs font donc partie de cette catégorie), elle s’affirme comme une région bien à part. Son caractère singulier et agricole est mis en lumière par les chiffres, la Champagne-Ardenne étant la région du Grand Est dans laquelle exercent le plus d’exploitants agricoles. Plus concrètement, ce sont 19 838 agriculteurs exploitants qui travaillent actuellement sur ce territoire, soit près de 51% du total de ce corps de métier dans le Grand Est. Au contraire, la catégorie socio-professionnelle des “cadres et professions intermédiaires” (d’après l’INSEE, les personnes travaillant dans l’enseignement, la santé, le domaine social, etc.) est sous-représentée en Champagne-Ardenne : environ 61 000 personnes, soit seulement 20% de ces corps de métier de la région du Grand Est. De leur côté, la Lorraine et l’Alsace en comptent 40% chacune. C’est en se concentrant sur l’échelle départementale que les chiffres mettent en avant de manière flagrante les différences sociales et économiques. De part sa proximité avec l’Allemagne et la puissance de sa ville phare, Strasbourg, le Bas-Rhin figure parmi les départements comportant le plus de cadres de toute la région Grand Est : 27% à lui seul.

Une répartition des sexes équitable dans le Grand Est

Si les catégories socio-professionnelles permettent de dresser un portrait plutôt exhaustif de cette nouvelle région, un questionnement récurrent nous a poussés à continuer nos recherches sur l’identité de ses habitants : la parité. Jacky Aliventi, conseiller général de Moselle et ancien maire de Boulange est convaincu : « On a trop longtemps écarté les femmes de la politique. Sans cette obligation de parité, elles le seraient toujours à l’heure actuelle. » Pourtant elles restent minoritaires au Conseil régional, qui compte 79 femmes contre 90 hommes. Un constat que nous avons décidé de mettre en relief avec une étude précise de la répartition homme/femme dans la population du Grand Est.

                          

L’INSEE proposant des découpages en âge trop larges – une des catégories englobe les individus de 25 à 54 ans – les résultats sont plutôt attendus. Dans cette tranche d’âge, 49,1% sont des hommes, 45,8% des femmes. Ces dernières sont en revanche plus nombreuses dans la catégorie des 55 ans et plus.

 

« Métiers genrés » : le Grand Est pas épargné

Pour Nicolas Hubé, chercheur et maître de conférences en sciences politiques, les citoyens ne se sentent plus représentés par leurs élus : « S’il est une notion du sens commun largement diffusée, c’est celle d’une monopolisation du pouvoir politique par une ‘classe’, une ‘élite’, une ‘oligarchie’, qui s’opposerait par ses caractéristiques spécifiques aux citoyens ordinaires », écrit-il dans son essai « Le recrutement social des professionnels de la politique ».  Alors dans quels secteurs exercent ces « citoyens ordinaires »  du Grand Est ?

 

 

Selon les données de l’INSEE récoltées en 2013, le secteur des retraités constitue le plus important de la population du Grand Est. L’agriculture concerne quant à elle moins de 1% des citoyens. Les contrastes se creusent lorsqu’on se focalise sur les corps de métier les plus exercés en fonction du sexe. 25,1% des femmes actives travaillent en tant qu’employées, alors qu’à peine 7,8% d’hommes détiennent ce statut. À l’inverse, 6,14% des ouvriers sont des femmes, quand 26,5% sont des hommes. Une répartition des catégories professionnelles très disparate, encore due aux a priori concernant des métiers « genrés », comme l’a confirmé une enquête publiée en mars 2016 dans Le Monde. Et la région Grand Est ne fait pas figure d’exception.

 

L’utopie d’un conseil régional à l’image de la population du Grand Est

La crainte, pour l’économiste et sociologue allemand Max Weber, c’est d’assister à « une monopolisation de l’espace d’activité politique par un groupe de professionnels qui vit à la fois pour et de la politique ».  Pour éviter une “aristocratie des urnes” comme l’explique Blaise Mao, journaliste à Usbek & Rica, il faudrait peut-être repenser notre manière d’exercer la démocratie en France. « Le collectif Ma Voix entend « hacker l’Assemblée nationale » en profitant des législatives de 2017 pour envoyer sur les bancs de l’hémicycle des citoyens lambdas ». Sur cette idée innovante, quoi qu’un peu dérangeante, nous avons constitué un Conseil Régional représentatif de la population du Grand Est et des ses catégories socio-professionnelles majoritaires.

 

Le résultat vous surprend-il ? « Je suis dubitatif sur la représentation des corps de métiers au sein du Grand Est. Je ne vois pas de progrès dans ce sens-là » nous avoue Jacky Aliventi. Pour être vraisemblablement représentatif de la région Grand Est, le Conseil Régional devrait être composé à majorité de femmes, soit 87 sur 169. Malgré l’application de la loi sur la parité depuis mars 2001, le résultat n’est pas celui escompté. Au Conseil régional du Grand Est, si 79 femmes ont été élues, il en faudrait au moins 84 pour respecter les mesures prises par le gouvernement.   gael-brustier-En prolongeant nos investigations sur la population du Grand Est, nous nous sommes aperçus que c’est un véritable bouleversement que devraient subir les classes politiques constituantes. Les catégories socio-professionnelles majoritairement exercées par les femmes dans la région – et qui devraient donc impacter la constitution de ce Conseil – sont “sans activité professionnelle”, “retraitées” puis “employées”. Mais peut-on imaginer que 30 personnes donneraient de leur temps bénévolement ou en touchant le chômage, et que seulement 4 cadres et professions intellectuelles se livreraient à l’exercice du pouvoir à l’échelle régionale ? Chez les hommes, les résultats sont tout aussi surprenants. 18 ouvriers devraient pouvoir siéger au Conseil régional pour représenter les administrés. Un changement radical qui nous permettrait peut-être de repenser notre manière de faire de la politique. Pour Jacky Aliventi, repenser la politique, c’est avant tout garder de la proximité avec ses électeurs. « Je comprends que le changement soit obligatoire, qu’il se justifie financièrement, mais je ne parviens pas à être d’accord avec ces réformes décidées par des énarques parisiens qui ne connaissent rien de nos régions. Les gens veulent qu’on soit près d’eux, qu’on les écoute. Je ne suis pas pour ces grandes concentrations de métropoles. » Depuis l’avènement de la démocratie représentative, la question de savoir si les dirigeants forment une classe à part ne cesse d’être posée pour le chercheur Nicolas Hubé. Des mouvements comme Nuit Debout ont transformé notre manière de voir l’exercice du pouvoir. « Ne plus subir, reprendre son destin entre ses propres mains, telle est l’inspiration majeure du moment » écrit le politiste Gaël Brustier dans son livre #Nuit Debout (Le Cerf, 2016). À la lumière du fruit de nos recherches, nous pouvons noter qu’il pourrait être temps de laisser plus de place aux citoyens du Grand Est, plus à même de connaître leurs préoccupations et de cesser de se demander si la fusion de ces régions est un avantage ou un inconvénient pour la direction du Grand Est. Au-delà d’un simple constat, les chiffres récoltés ne sont pas présentés pour apporter uniquement des réponses formelles, mais bien pour questionner notre système politique à l’échelle régionale.

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